Les quatre étages pour tenir dans un monde chaotique
En France, quand on parle de résilience, un nom vient tout de suite : Boris Cyrulnik. On lui doit d’avoir fait entrer ce mot dans le langage courant, et d’avoir montré qu’un être humain blessé pouvait se reconstruire. C’est une idée belle et juste.
Mais quand une organisation traverse une crise, la résilience ne suffit plus. Elle n’est que le deuxième étage d’un escalier qui en compte quatre. Voici les trois autres, et pourquoi le dernier change tout.
Ce que Boris Cyrulnik a révélé
Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et éthologue, a popularisé en France un concept venu de la physique des matériaux : la résilience, la capacité d’un corps à encaisser un choc puis à retrouver sa forme.
Appliquée à l’être humain, l’idée est bouleversante. Après un traumatisme, une personne n’est pas condamnée à rester brisée. Elle peut se reconstruire, parfois autour de ce qu’on appelle un tuteur de résilience, et redevenir capable de vivre.
Ce diagnostic a une portée immense au niveau individuel et psychologique. Il rend l’espoir crédible. Il dit que le choc n’a pas le dernier mot.
Mais la résilience décrit un mouvement précis : revenir à l’état d’avant. Le ressort qu’on comprime reprend sa forme. Le roseau qui plie se redresse. Et c’est exactement là que, pour une organisation prise dans la tourmente, quelque chose cloche.
Un escalier à quatre étages
Pour situer la résilience, il faut la placer dans une échelle. Face au choc, un système peut se comporter de quatre façons.
Premier étage, la robustesse. Le système encaisse sans se briser, mais il ne bouge pas. C’est le mur, le blindage. Solide, jusqu’au jour où la contrainte dépasse sa limite. Il ne casse pas, mais il n’apprend rien.
Deuxième étage, la résilience, celle de Boris Cyrulnik. Le système encaisse le choc puis revient à son état d’origine. Mieux que la robustesse, car il absorbe au lieu de résister. Mais son horizon reste le retour à l’avant.
Troisième étage, l’antifragilité. Le concept est de Nassim Taleb : certains systèmes ne se contentent pas d’encaisser, ils sortent renforcés du stress. Le muscle qui grossit sous l’effort, la start-up qui apprend de ses échecs. Le système ne revient pas à l’état d’avant, il monte d’un cran. J’ai consacré un article entier à ce que la théorie du chaos ajoute à Taleb : Antifragile, Taleb a posé le diagnostic, voici l’ordonnance.
Quatrième étage, l’émergence. Et c’est là que la théorie du chaos ouvre une marche que les trois précédentes ne voient pas.

L’émergence : ne pas revenir, changer de niveau
La science du chaos, celle d’Ilya Prigogine, de Lorenz et de Mandelbrot, décrit ce qui arrive à un système poussé loin de son équilibre. Il ne se contente pas de tenir, de rebondir ou de se renforcer. Il bascule vers un niveau d’organisation supérieur. On appelle cela l’émergence. Le système ne revient pas à l’état d’avant, il se réorganise en quelque chose de plus complexe, qui intègre l’ancien sans y retourner. Des atomes émergent les molécules, des molécules la cellule, des neurones la conscience. À chaque fois, un petit truc en plus qui n’existait pas avant.
Ce quatrième étage éclaire la limite du deuxième. Dans un monde qui a structurellement changé, plus nombreux, plus connecté, plus rapide, revenir à l’état d’avant n’est souvent ni possible ni souhaitable. Une organisation qui, après une crise, ne vise que le retour à sa forme d’avant vise en réalité un monde qui n’existe plus. La résilience la ramène à la case départ. L’émergence, elle, se sert de la crise comme d’un tremplin vers une meilleure organisation.
Précisons un point, car il compte. Cyrulnik vient de l’éthologie et de la psychiatrie. Taleb vient de la finance et des probabilités. La théorie du chaos vient de la physique et des mathématiques. Trois routes indépendantes, trois échelles différentes, qui se rejoignent sur une même intuition : le choc peut faire grandir. Il ne s’agit pas de prolonger l’un ou l’autre, mais de constater que la science du chaos permet de monter une marche de plus, celle des organisations et des systèmes entiers.
Comment on favorise une émergence
Reste la question concrète : peut-on provoquer une émergence, ou faut-il l’attendre ? On ne la commande pas, mais on peut créer les conditions qui la rendent probable. La théorie du chaos donne pour cela deux outils simples et immédiatement applicables.
Le premier est l’attracteur étrange. Dans un système chaotique, chercher à tout prévoir et tout contrôler échoue. Ce qu’on peut faire, c’est fixer une direction claire, un point fixe vers lequel tout le système tend, sans micro-manager le chemin. C’est le cap qu’on garde dans la tempête quand la carte ne sert plus à rien.
Le second est les routines exponentielles. De petites actions répétées chaque jour qui, par effet papillon, composent dans le temps et finissent par produire de grands changements. La direction sans la répétition reste un vœu. La répétition sans la direction s’épuise. Les deux ensemble, ce que je résume par Direction plus Répétition, créent le terrain d’où l’émergence peut jaillir.
C’est la différence entre subir une crise et s’en servir. Le collapsologue voit l’effondrement. On peut choisir de devenir ce que j’appelle un émergeologue : celui qui non seulement croit à l’émergence, mais agit pour la favoriser.
De la reconstruction à l’évolution
La résilience de Boris Cyrulnik nous a appris que nous pouvons nous relever. C’est un acquis précieux, et le point de départ. La théorie du chaos ajoute une promesse plus grande : nous ne sommes pas obligés de seulement revenir à l’avant, nous pouvons émerger plus haut.
À l’échelle d’une personne, d’une équipe, d’une organisation, et peut-être de notre civilisation.
Nous n’avons jamais eu aussi peu de contrôle, mais nous n’avons jamais eu autant de pouvoir pour influencer les choses.
Bruno Marion est expert en théorie du chaos appliquée au leadership et au management. Conférencier international bilingue français-anglais, il intervient auprès de dirigeants et d’organisations dans plus de 40 pays. Il est l’auteur de Chaos, mode d’emploi (Éditions Yves Michel) et de On ne va pas forcément tous finir avec une hache au fond de la forêt (Eyrolles).



