Un jour, à la fin d’une interview pour une grande radio nationale, la journaliste résume à l’antenne : « Bruno Marion, expert des théories du chaos. » Puis elle me pose une dernière question. Une de celles qu’on ne voit pas venir.
« S’il n’y avait qu’une seule chose à faire pour éviter l’effondrement du monde, ce serait quoi ? »
Je réfléchis quelques secondes, en doutant sérieusement de ma capacité à répondre à une question pareille. Et je lui dis ce qui me semble alors évident :
« Dites bonjour à votre voisin. Tous les jours. Vraiment tous les jours. »
Je ne suis pas sûr de l’avoir convaincue. Vous non plus, peut-être. Une action aussi minuscule, face à des crises aussi grandes, cela ressemble à une plaisanterie.
C’est pourtant, à mes yeux, l’outil le plus puissant que nous ayons. Je l’appelle la routine exponentielle, et c’est le sujet de cet article.
Une direction seule ne vous emmène nulle part
J’ai écrit ailleurs pourquoi, dans un monde chaotique, il faut d’abord se donner une direction claire. C’est ce que les théories du chaos appellent l’attracteur étrange : cet ordre caché qui fait que même quand on ne peut plus rien prévoir, il ne se passe pas n’importe quoi. Où voulez-vous être dans un an, dans dix ans ? Répondez à cette question et vous avez votre phare dans la tempête.
Sauf qu’un phare ne fait pas avancer le bateau.
C’est l’erreur que je vois le plus souvent en entreprise. Un séminaire, deux jours au vert, une vision magnifique formulée collectivement, une affiche encadrée dans la salle de réunion. Six mois plus tard, plus rien n’a bougé. Non pas parce que la vision était mauvaise, mais parce que personne n’a rien répété.
Une direction sans répétition reste un vœu, et une répétition sans direction n’est qu’une agitation. Il faut les deux. C’est ce que je résume aujourd’hui en trois mots : direction plus répétition.
La direction, vous l’avez peut-être déjà. Voyons la répétition.
Ce qui rend une routine exponentielle plutôt que banale
Nous avons tous des habitudes. Se brosser les dents est une habitude. Elle est utile, mais elle ne produit rien de plus aujourd’hui qu’hier. Son rendement est plat.
Une routine exponentielle fait autre chose. Elle produit un résultat qui alimente la routine suivante.
Prenez l’exercice de gratitude, que je pratique le soir : je cherche trois personnes ou trois événements de la journée pour lesquels j’éprouve de la gratitude. Cela prend deux minutes. Et voilà ce qui se passe ensuite. Je dors mieux. Donc je suis plus en forme le lendemain. Donc je suis plus clair dans mes décisions et plus agréable avec les gens. Donc ma journée produit davantage de matière pour l’exercice du soir. Et ainsi de suite, jour après jour.
Ce n’est pas une addition, c’est une boucle. En langage des théories du chaos, cela s’appelle l’auto-amplification, et c’est le vrai nom de l’effet papillon : un petit écart initial qui se réinjecte dans le système à chaque itération, jusqu’à produire un résultat sans commune mesure avec sa cause.
Une routine est exponentielle quand son effet devient la condition de départ du jour suivant. C’est ce critère, et lui seul, qui sépare une routine exponentielle d’une bonne habitude.
Le mécanisme fonctionne aussi dans l’autre sens, et c’est important de le savoir. Consulter les informations au réveil est une routine parfaitement auto-amplificatrice, mais négative. Vous commencez la journée avec la misère du monde, donc avec moins d’énergie, donc avec moins de créativité, donc avec moins d’efficacité, donc avec davantage de raisons d’être découragé demain. Le même moteur, en marche arrière.
Un pour cent par jour, et l’erreur qu’on fait tous
Vous avez peut-être entendu parler de Dave Brailsford et de l’équipe cycliste britannique. Son idée : améliorer d’un pour cent chaque détail, l’oreiller, l’hygiène des mains, la position sur la selle. L’exemple est devenu célèbre, et il est utile.
Mais il ne décrit pas tout à fait ce dont je vous parle. Chez Brailsford, les gains s’additionnent : un pour cent sur l’oreiller plus un pour cent sur la selle. Dans une routine exponentielle, ils se multiplient, parce que chacun améliore le terrain sur lequel pousse le suivant.
Faites le calcul, il est spectaculaire. Un pour cent d’amélioration par jour pendant un an, ce n’est pas trois cent soixante-cinq pour cent. C’est un virgule zéro un puissance trois cent soixante-cinq, soit environ trente-sept fois mieux qu’au départ.
Le problème n’est pas que nous soyons incapables de faire un pour cent, c’est que nous cherchons à faire cinquante pour cent d’un coup. Nous voulons la grande décision, la transformation radicale, le projet qui change tout. Et nous tenons trois semaines.
Commencez si petit que vous ne pouvez pas échouer
Voici le conseil qui a le plus de valeur dans cet article, et c’est aussi celui qu’on suit le moins.
Cinq minutes par jour. Pas plus. Et une seule routine pour commencer.
J’ai coutume de dire qu’avec cinq minutes par jour on change sa vie de manière significative, et qu’avec quinze minutes par jour on la change de manière radicale. Mais je vous demande de commencer par cinq. Si vous êtes trop ambitieux au départ, vous abandonnerez avant d’avoir vu le moindre résultat, et vous conclurez que cela ne marche pas.
Mark Manson a écrit une phrase que j’aime beaucoup sur ce sujet : arrêter l’alcool changera probablement plus votre vie que gravir une montagne, et faire du sport trois fois par semaine pendant un an vous apportera plus qu’un séminaire hors de prix. Les actions qui transforment une existence sont rarement spectaculaires. Elles sont même franchement ennuyeuses.
Choisissez une action tellement petite que vous ne pouvez pas échouer, et laissez l’auto-amplification faire le reste. Dire bonjour à son voisin. Un mot gentil à un collègue. Trente secondes pour relire sa direction le matin.
Les routines que je vous propose d’essayer
Voici celles qui reviennent le plus souvent, chez moi et chez les personnes que j’accompagne. Prenez-en une ou deux, pas dix.
À titre individuel :
- Relire sa direction, sa vision, son rêve. Trente secondes le matin. Si vous ne deviez en retenir qu’une, c’est celle-ci.
- Les trois kifs : trois personnes ou trois événements du jour pour lesquels vous éprouvez de la gratitude.
- Le pardon : chaque jour, une personne à qui vous pardonnez. Souvent vous-même.
- La question d’apprentissage : qu’est-ce que j’ai appris aujourd’hui ?
- Sortir voir la lumière du jour au réveil, avant l’écran.
- Le rituel d’arrêt du travail : fermer l’ordinateur, deux minutes de rangement, et dire « youpi, la journée de travail est terminée ».
À plusieurs, et c’est là que beaucoup d’organisations découvrent le levier :
- Une minute de silence en ouverture de réunion, pour que chacun arrive vraiment.
- Le tour météo : chaque participant dit en une minute dans quel état il arrive.
- Le bâton de parole : seul celui qui tient l’objet parle.
- La réunion debout, ou en marchant. On y campe beaucoup moins sur ses positions.
- Le partage des apprentissages : chacun raconte ce qu’il a appris récemment.
Aucune de ces routines ne coûte d’argent. Aucune ne demande l’autorisation de personne. C’est précisément ce qui les rend disponibles dès demain matin.
Ce que font les organisations qui traversent les crises
Les routines exponentielles ne sont pas une affaire de développement personnel. Certaines des organisations les plus solides du monde tiennent debout grâce à une pratique minuscule, répétée sans exception.
En 2004, Jeff Bezos interdit le PowerPoint chez Amazon. À la place, un mémo narratif de six pages, lu en silence pendant les trente premières minutes de chaque réunion. Sa conviction : écrire une phrase complète oblige à une pensée plus claire qu’aligner des puces. Les participants prennent ensuite la parole par ordre de juniorité, pour que les plus jeunes ne soient pas influencés par les plus anciens. Cette routine est répétée à chaque réunion depuis plus de vingt ans.
Chez Pixar, c’est le Braintrust : un groupe de pairs qui examine chaque film en cours avec une franchise totale, sans hiérarchie, et qui n’a aucun pouvoir de décision. Le réalisateur reste maître. Ed Catmull, cofondateur du studio, résume ainsi : au départ, tous nos films sont mauvais. C’est la répétition de cette franchise qui les transforme.
Chez Toyota, c’est le kaizen : chaque salarié est invité chaque jour à proposer une petite amélioration. Des millions de micro-améliorations accumulées sur des décennies.
Aucune de ces organisations n’a trouvé une grande idée, elles ont trouvé une petite chose et l’ont répétée pendant vingt ans. C’est exactement ce que je vous propose de faire à votre échelle.
Donnez-vous trois semaines
Une dernière chose, et elle décide de tout.
Maxwell Maltz, chirurgien esthétique devenu auteur, avait observé quelque chose de troublant chez ses patients : il leur fallait environ vingt et un jours pour s’habituer à leur nouveau visage. Le même délai revenait ailleurs. Trois semaines pour qu’une nouvelle maison commence à ressembler à un chez-soi. Il en a tiré une règle simple : suspendez votre jugement pendant vingt et un jours, et contentez-vous de pratiquer.
Luca Dellanna, qui a observé des centaines d’entreprises, arrive au même endroit par un autre chemin. Il n’a jamais vu une organisation installer durablement une pratique sans s’y consacrer intensément pendant deux à quatre semaines. En revanche, il a vu beaucoup de dirigeants rappeler le comportement souhaité une fois par semaine pendant des années, sans obtenir le moindre résultat.
Ce n’est pas l’intensité de l’effort qui installe une routine, c’est sa densité dans le temps. Trois semaines de pratique quotidienne valent mieux que trois ans de bonnes intentions hebdomadaires.
Alors voici le protocole, et il tient en trois mots. Essayez pendant trois semaines. Adaptez à votre réalité, à vos horaires, à votre culture d’entreprise. Puis adoptez, ou pas. Si au bout de trois semaines vous n’observez rien, ou si la routine vous ennuie, essayez-en une autre. Il n’y a aucune vertu à s’accrocher à une pratique qui ne produit rien chez vous.
Comme toujours, je ne vous demande pas de me croire. Je vous invite à essayer.
Et si vous n’avez vraiment pas cinq minutes
Il y a des matins où même cinq minutes, c’est trop. Un train à prendre, une conférence à donner, des invités à la maison. Pour ces jours-là, j’ai mis au point une version qui prend moins d’une minute et que je peux faire à peu près n’importe où. Je l’ai décrite en détail dans mon article sur le rituel express.
L’essentiel est là : mieux vaut une routine dégradée tous les jours qu’une routine parfaite une fois par mois. C’est la répétition qui produit l’effet, pas la performance.
Nous n’avons jamais eu aussi peu de contrôle, mais nous n’avons jamais eu autant de pouvoir pour influencer les choses. Une direction claire, qui a le droit de changer. Et une petite chose, répétée.
Bruno Marion est expert en théorie du chaos appliquée au leadership et au management. Conférencier international bilingue français-anglais, il intervient auprès de dirigeants et d’organisations dans plus de 40 pays. Il est l’auteur de Chaos, mode d’emploi (Éditions Yves Michel) et de On ne va pas forcément tous finir avec une hache au fond de la forêt (Eyrolles).



