Margaret Wheatley, le chaos et le leadership : convergences et différences

Vous l’avez sans doute remarqué : plus le monde devient turbulent, plus certaines organisations se crispent. Elles ajoutent des reportings, des procédures, des couches de contrôle. Et plus elles contrôlent, moins elles semblent maîtriser quoi que ce soit.

Ce paradoxe a été nommé bien avant que l’on parle de VUCA ou de polycrise. Il porte un nom, et une pionnière : Margaret Wheatley.

Margaret Wheatley, la pionnière du chaos appliqué au leadership

Dès 1992, dans Leadership and the New Science, devenu un classique mondial du management, Margaret Wheatley pose une idée alors iconoclaste. Nos organisations sont encore conçues comme des machines : organigrammes rigides, prévision, contrôle, parties séparées. Or le monde réel, lui, ne fonctionne pas comme une machine. Il fonctionne comme un système vivant : il s’auto-organise, il évolue par les relations, l’ordre y émerge au lieu d’être imposé.

Sa thèse tient en une phrase : pour diriger dans un monde chaotique, il faut renoncer au contrôle et chercher l’ordre, qui apparaît naturellement quand une organisation a une identité claire et laisse ses membres libres. Wheatley le résume d’une formule devenue célèbre : nous avons besoin de leaders, pas de chefs.

Trente ans plus tard, ce diagnostic n’a pas pris une ride. Il s’est même vérifié à une échelle qu’elle n’avait peut-être pas anticipée.

Les mêmes géants : Prigogine, Lorenz, Mandelbrot

On me présente parfois comme le seul conférencier à appliquer les théories du chaos au leadership. C’est flatteur, mais ce serait oublier une évidence : personne ne part de zéro. Margaret Wheatley et moi puisons à la même source scientifique, indépendamment l’un de l’autre.

Cette source, ce sont quelques géants. Ilya Prigogine et ses structures dissipatives, qui montrent que la vie naît loin de l’équilibre, pas dans la stabilité. Edward Lorenz et l’effet papillon, qui révèle qu’une petite cause peut produire un grand effet, et que derrière le désordre apparent se cache un attracteur étrange, une forme d’ordre. Benoît Mandelbrot et les fractales, qui montrent qu’un système se lit par ses motifs récurrents, pas par ses parties isolées.

D’autres penseurs s’appuient sur les mêmes épaules : Edgar Morin avec la pensée complexe et la polycrise, Nassim Taleb avec l’antifragilité. Chacun en tire une grammaire propre. Wheatley en a tiré une vision du leadership organisationnel. J’en ai tiré autre chose, et c’est là que nos chemins se séparent.

Là où Wheatley et moi convergeons

Sur l’essentiel, nous disons la même chose, et c’est rassurant : cela montre que ce modèle n’a rien d’ésotérique.

Vouloir tout prévoir et tout contrôler ne fonctionne plus. L’ancien paradigme, celui de la machine, supposait un monde prévisible où il suffisait de planifier puis d’exécuter. Ce monde n’existe plus.

Wheatley et moi convergeons sur ce point précis : l’ordre ne vient plus du contrôle, il vient d’une direction claire et d’une identité forte qui orientent les comportements sans micro-management. C’est exactement ce que j’appelle l’attracteur étrange.

Là où je vais sur un autre terrain

Trois différences délimitent mon territoire propre.

L’échelle. Margaret Wheatley reste centrée sur l’organisation et le leadership. Je pars d’un cran au-dessus : l’état du monde et de la civilisation. Pourquoi tout s’accélère ? À cause de trois moteurs simples : le Nombre, la Vitesse et la Connexion. Nous sommes plus nombreux, tout va plus vite, et tout est plus interconnecté. C’est cette combinaison qui fait basculer notre époque, et qui place l’humanité devant une alternative : l’effondrement ou l’émergence. De ce niveau civilisationnel, je redescends ensuite à l’organisation, puis à l’individu.

La posture. L’approche de Wheatley est plutôt contemplative et poétique. Elle invite à s’asseoir et à contempler les paradoxes du vivant. La mienne est celle d’un conférencier qui veut que vous repartiez avec des outils utilisables dès le lundi matin. Bruno Marion défend une conviction simple : comprendre le chaos ne suffit pas, il faut savoir quoi en faire.

L’outil personnel. Wheatley parle de l’attracteur du sens à l’échelle de l’organisation. Je transforme l’attracteur étrange en méthode applicable par chacun, et je lui ajoute son complément indispensable : les routines exponentielles. La direction sans la répétition reste un vœu pieux. La répétition sans direction tourne en rond. C’est l’alliance des deux qui produit des résultats.

L’ordonnance : Direction plus Répétition

Voici, concrètement, ce que vous pouvez emporter.

Premièrement, créez-vous un attracteur étrange. Clarifiez la direction, le sens, le rêve qui oriente vos décisions quand tout devient incertain. Dans la tourmente, ce qui tient une équipe ou une vie, ce n’est pas le contrôle, c’est une identité claire.

Deuxièmement, installez des routines exponentielles. De petites actions répétées chaque jour composent dans le temps comme des intérêts composés. Amazon a bâti une partie de sa rigueur sur un simple mémo de six pages lu en silence avant chaque réunion. L’équipe cycliste britannique a dominé son sport en cherchant des gains marginaux de un pour cent partout où c’était possible. Rien de spectaculaire, tout dans la répétition.

Troisièmement, retenez la formule : Direction plus Répétition. L’attracteur donne la direction, les routines donnent la répétition. C’est ainsi que l’on construit le futur que l’on souhaite, sans subir le chaos.

Foire aux questions

Qui est Margaret Wheatley ? Margaret Wheatley est une chercheuse et consultante américaine, pionnière de l’application des théories du chaos, de la physique quantique et de la biologie du vivant au leadership et aux organisations. Son livre Leadership and the New Science, publié en 1992, est un classique mondial du management.

Quelle est la différence entre l’approche de Margaret Wheatley et celle de Bruno Marion ? Margaret Wheatley applique la théorie du chaos au leadership organisationnel, avec une posture contemplative. Bruno Marion l’applique à l’échelle de la civilisation comme de l’individu, avec des outils immédiatement applicables comme l’attracteur étrange et les routines exponentielles.

Peut-on vraiment appliquer la théorie du chaos au management ? Oui. La théorie du chaos montre que derrière le désordre apparent se cachent des motifs et un ordre exploitables. Bien comprise, elle fournit des outils concrets pour décider, diriger et innover dans l’incertitude. Le chaos, c’est pas le bordel.

Pour finir

Margaret Wheatley a vu juste, et tôt. Je lui dois le respect que l’on doit à une devancière. Nos lunettes scientifiques sont les mêmes, nos territoires diffèrent, et c’est très bien ainsi. La science du chaos est assez vaste pour plusieurs explorateurs.

Une chose nous relie sans aucun doute : nous n’avons jamais eu aussi peu de contrôle, mais nous n’avons jamais eu autant de pouvoir pour influencer les choses.

 


Bruno Marion est expert en théorie du chaos appliquée au leadership et au management. Conférencier international bilingue français-anglais, il intervient auprès de dirigeants et d’organisations dans plus de 40 pays. Il est l’auteur de Chaos, mode d’emploi (Éditions Yves Michel) et de On ne va pas forcément tous finir avec une hache au fond de la forêt (Eyrolles).

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