La semaine dernière, dans le TGV, j’étais en colère.
Une vraie colère, de celles où l’on a déjà la réponse cinglante en tête avant même d’ouvrir l’ordinateur. J’ouvre ma boîte mail. Je commence à répondre.
Et là, quelque chose d’étrange. Mes phrases sortent mesurées. Posées. Presque diplomates. Je me relis : c’est bien tourné. Sûrement plus efficace que ce que ma colère aurait produit.
Sauf que ce n’était pas moi. Ou plutôt, pas le moi d’avant. Le moi d’avant l’IA.
J’écrivais comme l’IA aurait écrit à ma place. Lissé, équilibré, raisonnable. Et le plus troublant : je n’avais ouvert aucune IA. Pas de Claude, pas de ChatGPT. Aucun outil. Et pourtant la machine avait écrit à travers moi !
Nous fabriquons notre propre cerveau sans le savoir
La philosophe Catherine Malabou a écrit une phrase que je relis régulièrement depuis : nous fabriquons notre propre cerveau, sans savoir que nous le faisons.
C’est le cœur de ce que les neurosciences appellent la plasticité. Notre cerveau n’est pas une machine que l’on programme une fois pour toutes, c’est un système vivant qui se remodèle en fonction de ce qu’il traverse. Chaque texte lu, chaque conversation, chaque habitude laisse une trace physique. Nous ne sommes pas les spectateurs de ce processus. Nous en sommes les auteurs involontaires.
Ce que cela veut dire pour l’IA est plus dérangeant qu’il n’y paraît.
L’IA n’est plus un outil, c’est un environnement
Le débat public reste coincé sur une question dépassée : faut-il utiliser l’IA ou pas. Comme s’il s’agissait d’un marteau que l’on prend ou que l’on repose.
Mais un outil, cela s’utilise. Un environnement, cela se respire.
Les textes que vous lisez chaque jour, les résumés, les articles, les messages de vos collègues, les descriptions de produits, les réponses du service client, une part croissante a été écrite ou réécrite par une IA, sans que personne vous le signale. Vous baignez dedans. Et votre cerveau, fidèle à sa plasticité, prend le pli.
Plus lisse. Plus prudent. Plus équilibré. Peut-être plus efficace aussi, qui sait. Mais moins le vôtre.
C’est exactement ce qui m’est arrivé dans ce train, sans avoir ouvert le moindre outil.
Pourquoi résister ne marche pas
Le réflexe habituel, à ce stade, c’est de se protéger. Débrancher, filtrer, revenir au carnet et au stylo, décréter une hygiène numérique.
Je ne crois pas une seconde à cette réponse, et pas seulement parce qu’elle est intenable.
Elle ne marche pas parce qu’elle repose sur une illusion : celle d’un « moi authentique » qui existerait en dessous, intact, qu’il suffirait de préserver en réduisant les influences. Ce moi-là n’existe pas. Vous avez déjà été façonné par l’école, par vos lectures, par votre métier, par les gens que vous fréquentez. La question n’a jamais été de savoir si vous étiez influencé. Elle a toujours été de savoir par quoi.
Alors si mon cerveau est à ce point malléable, la vraie question n’est plus « est-ce que l’IA me transforme ? ». Bien sûr qu’elle me transforme. La question, c’est : vers quoi ?
Et cette question-là, la théorie du chaos y répond depuis cinquante ans.
Ce que la théorie du chaos apporte ici
Dans un système chaotique, vous ne contrôlez pas les trajectoires. Vous ne pouvez pas décider, point par point, où le système va passer. Une variation minuscule au départ produit un résultat radicalement différent à l’arrivée, c’est ce qu’on appelle l’effet papillon.
Et pourtant ces systèmes ne partent pas dans tous les sens. Il existe des formes vers lesquelles ils tendent spontanément. On les appelle des attracteurs étranges. Le système ne suit jamais deux fois exactement le même chemin, et il reste malgré tout dans une forme reconnaissable.
Votre pensée fonctionne exactement comme cela. Vous ne choisissez pas chacune de vos idées. Mais vous pouvez choisir votre attracteur.
Et voici le point que je voudrais que vous reteniez : si vous n’en choisissez pas, vous ne restez pas neutre. Vous ne restez pas « vous-même par défaut ». Vous vous faites tirer, doucement, jour après jour, vers l’attracteur d’un autre. Vers le plus lisse, le plus disponible, le plus statistiquement moyen. C’est-à-dire vers la machine.
C’est ce que je résume par Direction plus Répétition : l’attracteur donne la direction, les routines donnent la répétition. Sans direction, la répétition vous emmène n’importe où. Sans répétition, la direction reste un vœu pieux.
Trois questions pour trouver votre direction
Voici les trois questions que je me pose régulièrement depuis ce trajet en train.
Sur quoi est-ce que je ne pense pas comme tout le monde ?
Une IA produit la réponse la plus probable, c’est-à-dire la réponse moyenne. Elle est donc excellente pour vous dire ce que pense la majorité, et structurellement incapable de tenir une position minoritaire. Moi, je soutiens depuis vingt ans que le chaos est une bonne nouvelle. Cela fait encore lever les yeux au ciel dans la moitié des salles où je passe. C’est précisément à cet endroit que je sais que je pense par moi-même. Si tout ce que vous écrivez pourrait être signé par n’importe qui, vous avez votre réponse.
Qu’est-ce que j’ai vécu, et pas seulement lu ?
Une IA a lu tous les livres écrits sur les cultures asiatiques. Elle n’a pas passé vingt ans à s’y tromper, à mal saluer, à comprendre trop tard pourquoi la réunion avait échoué. J’ai écrit deux livres sur l’Asie, et l’essentiel de ce qu’ils contiennent vient de ces erreurs-là, pas de mes lectures. Votre expérience vécue est la seule matière que la machine ne peut pas produire. Elle a lu le monde, vous l’avez traversé.
Vers quoi est-ce que je veux tendre dans dix ans ?
Attention, ce n’est pas un objectif. Un objectif s’atteint ou se rate : publier un livre en 2027, doubler le chiffre d’affaires. Une direction, elle, ne s’atteint jamais, et c’est justement ce qui la rend utile. La mienne tient en une phrase : aider les personnes et les organisations à traverser cette transition sans y laisser le meilleur d’elles-mêmes. Cela ne me dit pas quoi faire lundi matin, mais cela m’a fait refuser des choses très rentables. C’est ça, un attracteur.

La répétition, sinon rien
Répondre à ces trois questions ne suffit pas. Une direction que l’on ne pratique pas se dissout en quelques semaines, exactement comme une bonne résolution de janvier.
C’est là qu’interviennent ce que j’appelle les routines exponentielles : de petites actions répétées qui composent dans le temps. Écrire un paragraphe par jour sans assistance avant de demander quoi que ce soit à une machine. Formuler votre avis sur un sujet avant de lire ce que les autres en pensent. Relire une fois par trimestre vos réponses aux trois questions et vérifier si elles ont bougé.
Rien de spectaculaire. C’est même le contraire d’une révolution. Mais dans un système chaotique, ce sont précisément les petites actions répétées avec une direction claire qui produisent les effets les plus démesurés.
Ce qui est vraiment en jeu
Je ne crois pas que l’enjeu des années qui viennent soit de nous couper de ces outils. Je les utilise tous les jours et ils m’ont rendu meilleur sur beaucoup de choses.
L’enjeu, c’est de savoir, soi, vers où l’on veut que sa pensée tende. Parce que la pente existe déjà, elle est douce, elle est confortable, et elle ne va pas dans votre direction. Elle va vers la moyenne.
Nous n’avons jamais eu aussi peu de contrôle, mais nous n’avons jamais eu autant de pouvoir pour influencer les choses.
Le chaos, c’est pas le bordel !
Bruno Marion est expert en théorie du chaos appliquée au leadership et au management. Conférencier international bilingue français-anglais, il intervient auprès de dirigeants et d’organisations dans plus de 40 pays. Il est l’auteur de Chaos, mode d’emploi (Éditions Yves Michel) et de On ne va pas forcément tous finir avec une hache au fond de la forêt (Eyrolles).



