Il y a quelques jours, chez moi en Ardèche, un livre m’a confronté à une question que j’explore depuis des années : le lien entre chaos et émergence. J’ai posé mon iPad et je suis resté quelques minutes sans bouger…
Je venais de terminer A Paradise Built in Hell, de Rebecca Solnit. Et une phrase m’avait arrêté net :
« Les désastres sont extraordinairement génératifs… ces circonstances sont bien plus riches et étranges qu’on ne l’a jamais raconté. »
J’ai relu trois fois. Pas parce que c’était difficile à comprendre. Parce que ça allait frontalement à l’encontre du récit dominant sur la nature humaine en temps de crise.
Le récit de Hobbes et son héritage
Au XVIIe siècle, Thomas Hobbes a posé les bases d’une idée qui domine encore la pensée occidentale : livrés à eux-mêmes, sans autorité ni règles, les humains se font la guerre. « La guerre de tous contre tous. » L’homme est un loup pour l’homme.
Cette vision a traversé les siècles. Elle nourrit les films catastrophe, les séries post-apocalyptiques, les discours politiques sur la sécurité. Elle est devenue notre réflexe interprétatif par défaut dès qu’une crise survient.
Et les médias l’entretiennent : dès qu’une catastrophe arrive, on scrute le moindre signe de pillage, de panique, de violence. Quand on en trouve (ce qui arrive, mais rarement), ça fait la une. Quand ce n’est pas le cas (ce qui est la norme), ça n’intéresse personne.
Résultat : nous avons tous en tête une image de l’humanité en crise qui ne correspond pas à ce que les faits documentent.
Ce que les faits disent vraiment
Rebecca Solnit a fait quelque chose de remarquable : elle est allée voir. Pas en théorisant. En enquêtant sur le terrain, dans les archives, avec les survivants.
Tremblement de terre de San Francisco en 1906. Explosion de Halifax en 1917 (la plus grande explosion avant Hiroshima). Séisme de Mexico en 1985. Le 11 septembre à New York. Katrina à La Nouvelle-Orléans en 2005.
Dans chacun de ces désastres, elle documente la même chose : la réponse humaine dominante n’est pas la panique ni le pillage. C’est l’entraide spontanée. Des gens qui ne se connaissaient pas se mettent à cuisiner ensemble, à partager leurs ressources, à s’occuper des enfants des autres. Des communautés entières s’organisent en quelques heures, sans chef, sans plan, sans autorité centrale.
Elle appelle ça des « utopies temporaires » : des moments où quelque chose de meilleur que le quotidien émerge précisément parce que le quotidien s’est effondré.
Pablo Servigne arrive à la même conclusion par un chemin différent : l’entraide n’est pas un idéal moral ou une naïveté. C’est une stratégie évolutive inscrite dans notre biologie. « L’entraide, c’est l’autre loi de la jungle. » Solnit et Servigne se rejoignent sur l’essentiel : Hobbes décrivait les élites paniquées à l’idée de perdre leur pouvoir, pas le comportement ordinaire des gens ordinaires.

Chaos et émergence : ce que Prigogine a démontré
Ce que Solnit documente sur le terrain, les théories du chaos l’expliquent mathématiquement.
Quand un système est soumis à une pression suffisamment forte pour ne plus pouvoir revenir à son état antérieur, deux choses peuvent se produire. Le système peut s’effondrer. Ou un nouvel équilibre émerge, souvent plus complexe et parfois plus riche que l’ancien. C’est ce qu’Ilya Prigogine a démontré : dans les systèmes loin de l’équilibre, l’ordre peut surgir spontanément du désordre. (Pour aller plus loin sur ce sujet, j’ai développé le concept d’effondrement ou d’émergence dans un article dédié.)
Ce que Solnit observe dans les désastres, c’est exactement ça : des systèmes sociaux qui, sous pression extrême, font émerger un nouvel ordre spontanément. Une direction collective qui apparaît d’elle-même. Un attracteur étrange collectif, en quelque sorte.

La condition : un autre narratif et une direction claire
Mais Solnit note quelque chose d’important : ces utopies de désastre ne durent pas partout. Dans certains cas, les autorités réimposent le narratif de la peur et du chacun pour soi, et ça suffit à écraser ce qui était en train de naître. Katrina en est l’exemple le plus douloureux : pendant que les survivants s’organisaient spontanément, les autorités déployaient des forces militaires contre leurs propres citoyens, convaincues qu’ils allaient piller et se battre.
Ce que j’en retiens pour nous aujourd’hui : le narratif qu’on choisit d’adopter change littéralement ce qui émerge.
Si on entre dans une crise avec le narratif de Hobbes (sauve qui peut, les autres vont se battre pour les ressources), on crée les conditions de l’effondrement. Si on entre dans une crise avec un autre narratif (les crises sont génératives, l’entraide est notre réponse naturelle), on crée les conditions de l’émergence.
Et pour que ce second narratif tienne sous pression, il faut quelque chose de plus qu’une vague intention positive. Il faut une direction claire. Un attracteur étrange : suffisamment précis pour tenir le cap quand tout vacille, suffisamment souple pour laisser place à ce qu’on n’avait pas anticipé.
Pas un plan. Pas un objectif. Une direction. Une réponse à la question : vers quoi est-ce que je veux que les choses aillent ?
Et puis la répéter. À soi-même. À son équipe. À ses proches. Pas une fois, mais régulièrement. C’est cette répétition patiente qui permet à la direction d’agir comme un aimant sur tout ce qui émerge autour de vous.
En pratique
Si vous traversez une période difficile en ce moment (personnellement, dans votre organisation, dans votre secteur), je vous propose ceci :
Prenez dix minutes cette semaine pour formuler votre direction. Non pas ce que vous voulez éviter, mais vers quoi vous voulez aller. En une ou deux phrases, au présent, comme si c’était déjà en train de se construire.
Ensuite, partagez-la. Avec une personne de confiance d’abord. Puis avec votre équipe si vous en avez une.
C’est tout. Ce n’est pas plus compliqué. Mais c’est ce petit geste qui fait la différence entre subir le chaos et commencer à l’orienter.
Vous n’avez peut-être jamais eu autant de pouvoir sur ce qui émerge autour de vous. La question, c’est : vers quoi voulez-vous que ça aille ?
Et vous, quelle est votre direction en ce moment ? Partagez-la en commentaire.
Pour aller plus loin
Références citées dans cet article :
- Rebecca Solnit, A Paradise Built in Hell, Viking, 2009
- Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, L’Entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui Libèrent, 2017
- Ilya Prigogine & Isabelle Stengers, La Nouvelle Alliance, Gallimard, 1979
Bruno Marion est expert en théorie du chaos appliquée au leadership et au management. Conférencier international bilingue français-anglais, il intervient auprès de dirigeants et d’organisations dans plus de 40 pays. Il est l’auteur de Chaos, mode d’emploi (Éditions Yves Michel) et de On ne va pas forcément tous finir avec une hache au fond de la forêt (Eyrolles).



