« Une question d’un autre temps ?
Si vous avez moins de 50 ans, cette question doit vous sembler surréaliste. Peut-être même si vous avez plus de 50 ans…
Et pourtant, je me souviens qu’à l’école (j’ai plus de 50 ans !), le grand débat était de savoir si nous avions le droit d’utiliser une calculatrice en classe. À l’époque, sans les réseaux sociaux, le débat n’en était pas moins intense… voire violent !
Aujourd’hui, cette question peut sembler complètement dépassée, voire ridicule.
Pourquoi ? Parce qu’en 2024, chacun de nous transporte dans sa poche un smartphone avec une puissance de calcul des dizaines de fois supérieure à celle des ordinateurs de la NASA qui ont permis d’envoyer (et de ramener !) des astronautes sur la Lune.
J’imagine que, quelques années avant ma naissance, on se demandait peut-être s’il fallait autoriser la règle à calcul en classe. Pour les plus jeunes d’entre vous, la règle à calcul, c’est un peu comme un smartphone, mais avec une seule fonction et sans connexion Internet (oui, je sais, c’est étrange…).

Mais voilà qu’un débat similaire refait surface, sous d’autres formes :
- Faut-il interdire les téléphones portables à l’école ?
- Faut-il interdire ChatGPT et les IA en classe ?
Les anciennes questions resurgissent avec de nouveaux outils.
Mais faut-il vraiment interdire ou, au contraire, apprendre à s’en servir ?
De la calculatrice à l’IA, une même évolution ?
Reprenons l’exemple de la calculatrice. À l’époque, l’un des arguments des opposants était le suivant : “Si les élèves utilisent des calculatrices, ils ne sauront plus jamais faire de calculs de tête !” Ce raisonnement vous rappelle quelque chose ? Aujourd’hui, il réapparaît sous cette forme :
- “Si les élèves utilisent ChatGPT, ils ne sauront plus jamais rédiger eux-mêmes !”
- “Si les élèves utilisent le GPS, ils ne sauront plus jamais lire une carte !”
Pourtant, qu’avons-nous fait de la calculatrice ? L’avons-nous interdite ?
Non. Nous avons appris à l’utiliser de manière raisonnée. Elle est devenue un outil d’accompagnement et non un substitut. Les élèves continuent d’apprendre les bases des opérations et des calculs de tête, mais ils utilisent la calculatrice pour des tâches plus complexes.
L’un n’empêche pas l’autre !

C’est la même chose avec le smartphone et l’intelligence artificielle. Ces outils ne vont pas disparaître. Au contraire, ils vont se perfectionner et devenir omniprésents.
Il y a donc deux solutions :
1. Les interdire (et espérer qu’ils disparaissent… ce qui n’arrivera pas).
2. Les intégrer dans l’apprentissage pour en faire des atouts plutôt que des distractions.
Faut-il interdire les téléphones à l’école ?
En 2018, la France a interdit les smartphones au collège. Mais cela a-t-il vraiment fonctionné ? Pas si sûr. Certaines études montrent que les élèves trouvent des moyens de contourner l’interdiction (le “petit coup d’œil dans la poche” est devenu un classique), et que cette interdiction n’a pas nécessairement amélioré la concentration ou réduit le cyberharcèlement.

Image ChatGPT (prompt: « une image naturelle d’élèves en classe qui cherchent à cacher leur smartphone »)
Mais surtout, la question se pose : faut-il vraiment interdire les outils que tout le monde utilise au quotidien ? Imaginez qu’on vous demande, vous, de laisser votre téléphone au vestiaire pendant toute une journée de travail. Seriez-vous aussi concentré et productif ?
Il existe peut-être une troisième voie entre l’interdiction totale et le “laissez-faire”. Par exemple, à l’école, on pourrait imaginer des “espaces” et des “moments” spécifiques :
- Des moments sans téléphone ni IA : les smartphones au vestiaire ! Les élèves se concentrent sur des tâches de réflexion, de mémorisation et de travail collaboratif.
- Des moments avec téléphone et IA : au contraire, on invite les élèves à utiliser toutes les IA qu’ils veulent pour résoudre un problème ou produire un travail en groupe. L’objectif est de les apprendre à utiliser intelligemment ces outils.
Cette approche hybride permettrait aux élèves d’apprendre à vivre avec et sans technologie. Car le jour où ils entreront sur le marché du travail, ils devront maîtriser les deux environnements.
Faut-il interdire ChatGPT à l’école ?
Depuis l’explosion des IA génératives comme ChatGPT, la question a ressurgi avec encore plus de force : Faut-il interdire les IA à l’école ?
Ici encore, il y a un parallèle évident avec la calculatrice.
- Interdire la calculatrice à l’école n’a pas empêché les élèves d’en utiliser une chez eux.
- Interdire ChatGPT à l’école n’empêchera pas les élèves de l’utiliser à la maison.
Alors, autant leur apprendre à bien s’en servir ! Car à l’avenir, ceux qui sauront dialoguer avec une IA auront un avantage majeur sur ceux qui ne le sauront pas.
De la même manière que la mission de l’école est de transmettre les bases essentielles de la lecture et de l’écriture, je pense qu’à l’avenir, il sera tout aussi crucial d’enseigner les fondamentaux de l’interaction avec l’IA. Sinon, nous risquons de devenir des “illettrés des temps nouveaux”.
Apprendre à vivre avec et sans technologie
Si l’on suit cette logique, il ne s’agit pas de former des experts en IA ou des génies du codage. De la même manière qu’on n’a pas besoin d’être Victor Hugo pour savoir lire et écrire, on n’a pas besoin d’être un ingénieur en IA pour apprendre à interagir avec elle.
En revanche, il faut que chacun soit “passable” (comme on disait à l’école autrefois). Savoir interroger ChatGPT, vérifier ses réponses, reformuler une requête, c’est devenu une nouvelle compétence de base. Ce sera peut-être même la nouvelle “épreuve de français” du brevet des collèges dans quelques années.
Alors, au lieu d’interdire, pourquoi ne pas imaginer une nouvelle pédagogie qui intègre la technologie de manière raisonnée ? Par exemple :
- Des “heures sans IA” : on laisse les smartphones et IA de côté. On lit, on écrit, on réfléchit.
- Des “heures avec IA” : on invite les élèves à utiliser tous les outils numériques (ChatGPT, calculatrices, Wolfram Alpha, etc.) pour résoudre des défis. Cela leur apprend à mobiliser les bons outils au bon moment.
Et les enseignants dans tout ça ?
Lorsque j’échange avec des enseignants, je les trouve souvent très réceptifs à ces idées. Mieux encore, certains les appliquent déjà de manière “officieuse”. Ce sont parfois des initiatives individuelles et non des directives officielles.
Mais alors, pourquoi ne pas institutionnaliser cette approche ? Pourquoi ne pas imaginer des moments “100% déconnectés” et des moments “100% connectés” dans le planning de la semaine ? Pourquoi ne pas inclure des ateliers “IA” au même titre que les cours de français ou de mathématiques ?

Image ChatGPT (prompt : « une image où l’on verrait une classe avec un enseignant qui animerait un atelier où les élèves auraient à la fois des smartphones, des tablettes et des ordinateurs )
Les enseignants eux-mêmes ont besoin de formations sur ces sujets. Ils doivent apprendre à utiliser ces outils pour ne pas se sentir dépassés par les élèves. Certains enseignants utilisent déjà ChatGPT pour générer des exercices personnalisésou pour corriger des copies plus efficacement. Là encore, interdire serait une perte d’opportunité.
Conclusion : pour ou contre la calculatrice ?
Calculatrice, téléphone, IA… Les outils évoluent, mais la question reste la même : faut-il interdire ou accompagner ?
L’Histoire nous a montré que l’interdiction finit par céder le pas à l’intégration raisonnée. Ce fut le cas avec la règle à calcul, puis la calculatrice. Ce sera sans doute le cas avec l’IA.
Alors, plutôt que d’interdire, pourquoi ne pas former nos élèves à en faire des alliés de leur apprentissage ? De la même manière que l’école nous a appris à lire et à écrire, elle doit maintenant nous apprendre à interagir avec l’intelligence artificielle.
Et si, au lieu de dire “tous les smartphones au vestiaire !”, on disait plus souvent “sortez vos smartphones, c’est l’heure de résoudre le problème ensemble” ?
Alors, POUR ou CONTRE ?
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Bruno Marion est expert en théorie du chaos appliquée au leadership et au management. Conférencier international bilingue français-anglais, il intervient auprès de dirigeants et d’organisations dans plus de 40 pays. Il est l’auteur de Chaos, mode d’emploi (Éditions Yves Michel) et de On ne va pas forcément tous finir avec une hache au fond de la forêt (Eyrolles).



