Ce que la théorie du chaos dit de nos personnalités multiples

Burn-out ou folie généralisée ?

J’ai revu il y a quelque temps une amie très proche. Elle m’avait parlé à plusieurs reprises de l’écart, de plus en plus inconfortable, entre ses propres valeurs et celles que lui imposait son quotidien professionnel. Comme beaucoup, elle semblait faire avec. Elle s’y habituait. J’ai appris ensuite qu’elle venait de faire un burn-out, de passer quatre semaines à l’hôpital, puis d’entrer dans une longue dépression.

J’ai souvent l’occasion de discuter avec des amis, et même avec des clients, qui décrivent exactement le même grand écart. D’un côté ce qu’ils pensent dans leur vie personnelle, leurs valeurs. De l’autre leur quotidien professionnel. Les deux deviennent pour eux de plus en plus opposés, et de plus en plus irréconciliables. Leurs identités entrent en conflit. Et ce conflit se traduit par le stress, la maladie, la dépression, le burn-out.

Ce n’est pas une fragilité individuelle, c’est un phénomène de masse. En France, 3,4 millions d’actifs ont été concernés en une seule année par une pathologie mentale ou par la prise de psychotropes, pour un coût estimé à près de 25 milliards d’euros.

L’effondrement de la personnalité ?

Nous jouons des rôles de plus en plus multiples, en fonction de l’audience et des circonstances, en face à face et en ligne. Plus le monde devient complexe et fractal, plus la personnalité devient elle-même complexe et fractale, pour s’adapter en permanence, et à une vitesse croissante, aux situations et aux rencontres du moment.

Nous sommes ainsi passés, au fil des décennies, d’une personnalité quasi unique, en général celle de son groupe, le fils Martin, l’Ardéchois, le Français, à une personnalité plurielle. Vous n’êtes pas le même au travail, avec vos amis et avec vos enfants. Nous sommes devenus des personnalités fractales, qui changent et s’adaptent en permanence.

On observe même une accélération de ce changement. Autrefois, on pouvait éventuellement changer de personnalité une ou deux fois dans sa vie, rarement plus. Puis nous nous sommes mis à en changer plusieurs fois par jour. Aujourd’hui, nous en changeons en permanence.

Notre identité, notre soi, n’est plus une chose unique construite par ses parents ou par son groupe. Elle est en permanence en construction, presque en pair à pair, par l’ensemble de plus en plus massif des gens avec qui nous interagissons, dans le monde réel comme dans le monde virtuel.

La vie devient une multitude de pièces de théâtre où chaque acteur-spectateur joue de manière collaborative avec les autres spectateurs-acteurs. Et cette pièce permanente et changeante ressemble de moins en moins à la Comédie-Française, de plus en plus au théâtre d’improvisation.

Qui suis-je ?

Avec toutes ces identités multiples et fractales, la question se pose : qui sommes-nous ? Notre personnalité n’est plus stable. Elle est devenue chaotique.

C’est précisément là que la théorie du chaos appliquée au management et au leadership apporte quelque chose. Un système chaotique n’est pas un système en désordre, c’est un système sensible, où une petite cause produit un grand effet. Ce que j’appelle l’effet papillon vaut aussi pour une personne. Un mot, une rencontre, une réunion, et toute la trajectoire bascule.

Devant une bifurcation de ce type, un système chaotique a deux issues, et nous aussi.

Soit l’effondrement, le breakdown. Nous nous perdons dans ces identités qui s’opposent jusqu’au conflit. C’est la folie ou la dépression. Le mot anglais est d’ailleurs le même : breakdown. Les dépressions, les burn-out et une bonne part des pathologies qu’on découvre aujourd’hui sont les symptômes de cet effondrement personnel.

Soit l’émergence, le breakthrough. Un nouveau niveau de conscience apparaît, à la fois complètement incarné dans nos identités multiples et complètement détaché d’elles. Des personnes de plus en plus éveillées, les créatifs culturels par exemple, montrent l’émergence possible d’une supra-identité, qui habite toutes ces identités sans se confondre avec aucune.

Ces deux possibilités, effondrement ou émergence individuelle, sont exactement les deux voies possibles pour l’humanité.

Un nouvel individu pour une nouvelle humanité ?

Les différentes identités de l’humanité, c’est-à-dire les différentes cultures, les différentes religions et les différentes nationalités, vivaient pour l’essentiel indépendamment les unes des autres jusqu’à il y a quelques siècles. Avec la globalisation, elles se rencontrent aujourd’hui de façon massive et permanente.

Les chiffres ont changé d’ordre de grandeur en quelques années seulement. Plus de 6 milliards d’êtres humains utilisent internet. Près de 5,8 milliards de personnes possèdent un téléphone mobile. Plus de 100 000 vols décollent chaque jour dans le monde. Le nombre de rencontres possibles entre identités différentes a été multiplié par plusieurs ordres de grandeur en une seule génération.

Pour éviter un effondrement de l’humanité en tant que collectif, une grande dépression qui ne serait pas seulement économique, l’entrée dans une époque de conflits incessants et de drames sociaux et écologiques, l’émergence d’une nouvelle conscience est indispensable.

Ce que vous pouvez faire, dès cette semaine

La route vers plus de sens n’est donc plus un loisir ni un luxe. Ce n’est plus un accessoire un peu New Age. C’est une question de survie, individuelle et collective. Mais cela reste une phrase tant qu’on n’en fait rien. Voici comment je la rends concrète.

Un système chaotique est imprévisible, mais il n’est pas quelconque. Ses trajectoires tournent autour d’une forme stable, ce que j’appelle l’attracteur étrange. Pour une organisation, c’est un cap clair et beaucoup de liberté sur le chemin. Pour une personne, c’est la même chose. Vous ne choisirez pas les rôles que la journée vous imposera. Vous pouvez choisir ce autour de quoi ils tournent tous.

Alors posez-vous une seule question, et écrivez la réponse : quel est le point qui ne bouge pas, quelle que soit l’identité que vous jouez à cet instant ? C’est votre cap. Et tenez-le par la répétition plutôt que par la volonté, avec un rituel de quelques minutes par jour. Une petite action répétée tous les jours pèse plus lourd qu’une grande décision prise une fois.

Le jour où mon amie a fait son burn-out, ce n’est pas la multiplicité de ses identités qui l’a brisée. C’est de n’avoir eu aucun point fixe autour duquel les faire tourner.

Nous n’avons jamais eu aussi peu de contrôle, mais nous n’avons jamais eu autant de pouvoir pour influencer les choses.


Bruno Marion est expert en théorie du chaos appliquée au leadership et au management. Conférencier international bilingue français-anglais, il intervient auprès de dirigeants et d’organisations dans plus de 40 pays. Il est l’auteur de Chaos, mode d’emploi (Éditions Yves Michel) et de On ne va pas forcément tous finir avec une hache au fond de la forêt (Eyrolles).

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2 comments

  • Ericdessins 16 février 2014   Reply →

    Belle analyse !
    « Je suis les liens que je tisse avec d’autres » disait Albert Jacquard.
    Notre problème actuel serait donc que nous n’avons pas appris à vivre avec tous nouveaux éléments qui inter-agissent en nous.
    Et ce que l’on me demande de faire et d’être, comparé à ce que je suis ou ce que j’aspire à devenir.
    Les « aller-retour » entre l’Ancien et le Nouveau monde sont de plus en plus difficiles à vivre…

  • Béatrice 18 avril 2015   Reply →

    Je vois un intérêt à reconnaitre les multiples personnalités et par la même la possibilité d’acceder à de nouvelles thérapies comme L’IFS l’internal family system où il est bien question des conflits en soi et des désordes qui en résultent.
    Je vois ausis les limites des thérapies car il est à mon sens une condition sine qua non pour permettre le rétablissement d’un burn out, c’est de reconnaitre l’état d’épuisement et de permettre, avant même de vouloir traiter et remettre sur pieds, de permettre donc de se reposer.
    Reconnaître le repos comme traitement et autoriser ce repos.
    Permettre aux personnes touchées par un burn out l’effondrement qui sera salutaire qi on a reconnu ce droit aux personnes en souffrance.
    Le repos sans chercher à traiter, laisser une personne reprendre souffle.

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