L'Intelligence Artificielle pour plus d'empathie ?

Luis Miguel à propos de la neurocinématique et de l’empathie

J’ai rencontré Luis Miguel Samperio à Madrid. Avant d’aller plus avant, laissez-moi vous dire ceci : j’ai interviewé un certain nombre de personnes de professions ou d’origines très différentes autour du monde, et cette interview-ci est peut-être la plus inspirante et la plus intéressante que j’aie jamais faite.

Regarder l’interview (en anglais)

De l’architecture d’immeubles à l’architecture des cerveaux

Luis Miguel se présente comme un curieux qui, dès son jeune âge, s’intéressait à des domaines de connaissance divers. Il est peut-être ce que Nassim Taleb a appelé un flâneur – quelqu’un qui navigue au milieu de l’érudition, avec un mélange de décontraction et de motivation, et une certaine flexibilité.

Au départ, Luis Miguel étudiait l’architecture, « un domaine où la créativité rencontre la technologie ». Étudiant, il s’intéresse en particulier au logiciel de modélisation 3d que les architectes utilisent pour monter une ébauche de leurs projets. Enchanté par le « sens de la totalité » qu’il ressentait en arrangeant la disposition des murs, fenêtres, toitures… jusqu’à l’endroit où il mettait le Soleil, Luis Miguel décide de bifurquer vers l’informatique.

Réorienté, il se concentre alors sur la recherche de pointe dans ce domaine. Comme en architecture, il se trouve un sous-centre d’intérêt particulier, cette fois l’intelligence artificielle (IA). Luis Miguel ne sait alors pas exactement ce qu’il veut faire de tout cela mais suit son intuition. « Les domaines techniques ou académiques que je traversais m’aideraient à avancer vers un objectif plus vaste. »

L’objectif en question se précise par la suite. Luis Miguel en précise les contours : il s’agira d’ « intégrer des outils high-tech ‘dans’ les humains », quoique j’ajouterais que l’inverse, intégrer des humains « dans » des outils high-tech, soit tout aussi vrai. Étudiant l’intelligence artificielle, Luis Miguel se penche sur une forme plus naturelle et familière d’intelligence, celle des hommes. Il passe de l’informatique aux sciences cognitives, qui partent de l’idée selon laquelle l’esprit fonctionne plus ou moins comme un ordinateur, pour voir « comment l’esprit humain fonctionne ».

Hacker la conscience

Pour donner corps à ses idées, Luis Miguel rejoint en marche une initiative partie de la Silicon Valley, Consciousness Hacking (CH). Précisons que l’anglais hack ou hacking bénéficie d’une connotation plus positive que sa traduction française habituelle pirater, hacking évoquant davantage la maîtrise par le bidouillage, l’expérimentation, l’ingénierie inversée là où pirater – ou hacker, faute de mieux – fait inévitablement penser à une intrusion. Luis Miguel organise donc la première rencontre Consciousness Hacking à Madrid. Des spécialistes de divers domaines, allant de l’ophtalmologie à la réalité virtuelle, s’y retrouvent.

Pour Luis Miguel, CH sert au développement de l’intériorité humaine. « On parle beaucoup de changer le monde, de servir une cause qui nous dépasse… eh bien, la toute première source d’action et de changement n’est nulle part ailleurs qu’en nous-mêmes. » Travailler sur soi d’abord, changer le reste ensuite. Luis Miguel se souvient du propos d’un ancien colocataire : « hier, j’étais malin et je voulais changer le monde, maintenant je suis sage et je veux me changer moi-même ».

CH aurait pu tout aussi bien s’appeler réseautage des consciences ou fusion des consciences. Les activités du groupe sont selon Luis Miguel le prélude à un futur « empathique » et « hyper-connecté ». Et mon interviewé est loin d’être seul dans son coin : outre le fait que des rencontres CH se déroulent partout le monde, celle de Madrid a permis à Luis Miguel de contacter des chercheurs de tous horizons. Une université en Slovaquie a répondu à l’appel. Luis Miguel en a vu arriver des spécialistes en informatique, mais aussi en psychologie et en esthétique.

Le projet EmpaticaVR

La rencontre de Madrid a surtout permis à Luis Miguel de mettre sur pied un projet qu’il a baptisé EmpaticaVR. De quoi s’agit-il ? En un mot : permettre aux gens d’« expérimenter le monde sous un autre point de vue ou dans la peau d’une autre personne via un storytelling virtuel ». Des scénaristes font l’ossature narrative, créent des personnages avec l’aide de psychologues, des informaticiens spécialisés en modélisation 3d ou en programmation créent le monde virtuel proprement dit, et les participants se glissent ensuite dans les personnages ou les rôles qui le peuplent. « La psychologie qu’on donne aux personnages dépend de théories psychologiques sur lesquelles travaillent des universitaires », ajoute Luis Miguel.

Les mondes virtuels du projet EmpaticaVR communiquent subtilement, via l’expérience qu’ils procurent, quelque chose comme : « hé, vous êtes le personnage X, X’ est la façon dont vous percevez le monde, c’est correct mais vous devez savoir qu’il existe d’autres personnages aussi et qu’ils perçoivent le monde comme ça… »

« Je veux voir l’empathie et la compassion se diffuser dans le monde entier, et massivement. Dans un monde interconnecté, voire hyperconnecté, la qualité dont nous avons le plus besoin est aussi la plus humaine. Il s’agit de nous mettre à la place d’autrui. » Un curieux paradoxe lorsqu’on se trouve au beau milieu du virtuel ! Et pourtant : utilisée astucieusement, l’immersion dans la virtualité permettrait de réduire les conflits et de susciter une compréhension mutuelle.

Dans la vie quotidienne, commente Luis Miguel, nous nous livrons constamment à la projection. On perçoit le monde par le biais de ses propres centres d’intérêts ou de ses souvenirs. À cause de cela, nous verrions le monde « de manière très limitée », comme à travers un cône – avec un cône spécifique et différent pour chacun. Nous « habiterions » aussi un narratif, un récit, dans lequel nous plaçons et nous-mêmes et autrui. Les mondes immersifs d’EmpaticaVR permettent à chacun de changer de cône et de narratif, en se mettant à la place d’un personnage et dans un narratif qu’on n’a pas choisi, de sorte que l’on pourrait alors voir le monde depuis un point de vue habituellement méconnu. « Ah, alors c’est comme ça que ma mère ou ma femme voient les choses, je les comprends maintenant ! », songe Luis Miguel.

Quelles possibilités à court terme ?

Au Near Future Forum, Luis Miguel a rencontré un spécialiste de l’IA dont le travail consiste à créer des personnages non-joueurs (PNJ) pour des jeux vidéo. Les jeux augmentant constamment en complexité, les PNJ dépendent de moins en moins de règles rigides et se voient doter d’une personnalité de plus en plus complexe, ce qui leur donne une marge de choix et des comportements de moins en moins « artificiels ». Le projet de Luis Miguel bénéficiera lui aussi de ces avancées. Dans les mondes immersifs d’EmpaticaVR, le storytelling suivra des trames narratives toujours plus complexes et inclura des PNJ toujours plus capables de prendre des décisions réalistes. De quoi rendre ces mondes toujours plus immersifs et pertinents en matière de relations humaines on ne peut plus « réelles ».

Les technologies biométriques vont aussi entrer dans la danse. Bientôt, les équipements de réalité virtuelle ou augmentée déjà disponibles aux rencontres CH seront enrichis de capteurs sensoriels. La machine pourra alors voir comment les utilisateurs réagissent à ce qu’ils voient ou rencontrent. Battements de cœur, rougissements, réponses cutanées ou direction du regard seront perçus par l’IA, qui y répondra en modifiant le contenu du monde dit virtuel ou les comportements des PNJ en temps réel. « C’est du contenu réactif (reactive content) et c’est un domaine qui va exploser », affirme Luis Miguel. Comme l’Internet des objets sans doute.

Jusqu’ici, le projet EmpaticaVR fonctionne surtout comme un jeu sérieux. Cela va pourtant bien plus loin. Luis Miguel a bon espoir dans la capacité d’une immersion bien pensée pour montrer ce que se mettre à la place d’autrui signifie, et par là, améliorer tout ce qui touche à la sociabilité, de la fluidité des relations personnelles jusqu’au bonheur de vivre. « Une étude de Harvard a montré que le meilleur facteur de prévision du bonheur n’était autre que la qualité des relations humaines. » Si vos relations avec les autres sont satisfaisantes, vous êtes probablement heureux !

Une empathie ainsi améliorée – j’ai suggérée de l’appeler « empathie+ », sur le modèle du h+ transhumaniste – permettrait ainsi des relations humaines plus plaisantes et plus saines.

Et à long terme ?

« Les occidentaux cherchent des réponses. Ils cherchent un sens à leur vie », remarque Luis Miguel. « Ils doivent réaliser à quel point nous vivons dans un monde hyperconnecté. » En mettant chaque utilisateur à la place de quelqu’un d’autre, en stimulant la capacité empathique de chacun, EmpaticaVR devrait permettre « l’émergence de différents mondes, pas juste celui de l’Occident » et sensibiliser à l’aspect humain de la mondialisation.

Un jour, pense Luis Miguel, les humains finiront par fusionner. Loin de craindre une telle évolution, mon interviewé l’appelle de ses vœux. Le « cône » de perception de chacun rejoindra et enrichira les « cônes » des autres, avec de plus en plus de gens dans l’équation jusqu’à ce que le monde entier soit connecté.

EmpaticaVR devrait ainsi contribuer à la singularité sous un aspect important, sinon crucial, de celle-ci. S’il est possible de stopper le processus biologique de vieillissement ou de télécharger nos esprits dans des ordinateurs, nous pourrions vivre pour toujours. Or, quel est l’intérêt de l’immortalité si on y vit de manière limitée et perpétuellement insatisfaisante ? « Je ne veux pas être immortel si je ne me sens pas connecté au reste de l’humanité. »

À côté ou avec la singularité, donc, viendra une empathie-larité. Le maillage, l’interconnexion, jusqu’à la fusion qui adviendra du côté des technologies devra s’accompagner d’un processus similaire touchant les psychismes et les consciences. Des startups travaillent déjà à connecter des cerveaux avec d’autres cerveaux. Certainement, les étapes seront nombreuses et les difficultés techniques récurrentes, mais un jour, pense Luis Miguel, le grand œuvre sera achevé : chaque cerveau humain sera connecté avec les autres. Peut-être jusqu’au point où les cerveaux fusionneront.

Dès aujourd’hui, viser ce but lointain peut donner un sens, un objectif, à ceux qui en cherchent un. (Il n’y a pas de honte à cela !) Contribuez à enrichir le système EmpaticaVR, aidez le projet à croître et à s’affiner, nous encourage Luis Miguel. Au fur et à mesure que le système sera amélioré, les codeurs tenteront de le rendre capable de s’auto-alimenter en structures narratives, en PNJ…

Ainsi connectés, les utilisateurs contribueront peu à peu à l’avènement d’une « civilisation nouvelle basée sur l’empathie » et la compréhension mutuelle.

Deux défis

Quand je lui demande quels problèmes ou défis majeurs Luis Miguel rencontre, je m’attends à ce qu’il évoque des problèmes techniques. Étonnamment, non. Selon lui, les barrières majeures au développement de EmpaticaVR sont d’ordre humain :

  1. les gens ne seraient pas naturellement conscients de leurs limites en tant qu’individus. Projetant sans le savoir, monsieur tout-le-monde penserait selon un schéma du type « tout le monde devrait être comme moi ». Nous penserions naturellement ainsi pour éviter les dissonances cognitives. Si nous nous mettons à la place des autres, il est possible de dépasser cette limite ; mais pour que quelqu’un vienne à une rencontre EmpaticaVR, encore doit-il être convaincu qu’il en a besoin ou que cela peut vraiment faire une différence dans sa vie. « C’est le plus difficile. »
  2. Le projet a besoin de financement. Or, plus encore que monsieur tout-le-monde, les investisseurs auraient du mal à saisir son but quasi transcendant. « On vise haut dans la pyramide de Maslow. » Le besoin de relations humaines satisfaisantes étant moins basique, moins évident, plus sophistiqué que bien d’autres besoins, les investisseurs compréhensifs et désintéressés ne se bousculeraient pas au portillon. (Avis aux bonnes volontés !)

L’hyper sensibilité de Luis Miguel

À ce moment de la rencontre, nous parlons depuis plus de vingt minutes et je suis suffisamment curieux pour demander à Luis Miguel de m’en dire plus long sur lui. Sa réponse est d’une honnêteté rafraîchissante. « Je suis quelqu’un d’hypersensible », m’explique-t-il. Dès son plus jeune âge, Luis Miguel se sentait « très affecté » par ce qui se passait autour de lui. Les sentiments des autres en particulier le submergeaient – à tel point qu’il ne pouvait parfois plus distinguer entre ses propres sentiments et ceux d’autrui ! Ce mode de perception permettait parfois à Luis Miguel de prendre conscience de choses que d’autres ne percevaient pas. Cependant, de façon générale, c’était aussi un trouble envahissant qui le laissait « beaucoup trop affecté par ceux [qu’il] voyait, en particulier les gens qui souffraient ».

Pour échapper à cette sur-stimulation permanente, Luis Miguel se réfugiait dans le silence. C’est là qu’il s’est découvert un appel, qu’il a suivi – et qui l’a menée jusqu’à ce qu’il fait aujourd’hui.

Le projet EmpaticaVR est une vocation personnelle. Il mêle ce que je suis personnellement à cette qualité qui, chez moi, a pris une si grande importance… c’est à propos d’une fusion des consciences, de voir l’humanité non comme quelque chose de séparé ou de distinct mais à la manière d’une seule et même famille. Nous vivons tous sur le même point bleu pâle. Si on voit les choses de loin, comme de l’espace, il n’y a plus aucune séparation entre soi et les autres.

Se préparer pour le futur

Je demande toujours à mes interviewés de conclure en donnant des conseils pour être, selon eux ou selon leur vision du futur, prêt pour demain. La rencontre d’aujourd’hui ne déroge pas à la règle. Je sollicite donc Luis Miguel en ce sens : que faire pour être bien préparé ?

  1. D’abord, répond-il, lire beaucoup. La connaissance est vaste. Des siècles et des siècles de découvertes se sont empilées et continuent à venir, alors « autant commencer maintenant. » « Si vous ne savez pas par où commencer, descendez à la librairie la plus proche et regardez au rayon futur ou anticipation. » Luis Miguel recommande particulièrement trois livres : Singularity de Ray Kurzweil (traduit en français sous le nom de Humanité 2.0 : la Bible du changement), Abundance de Peter Diamandis (non traduit pour l’instant) et… [livre de Wilbur ?]
  2. Ensuite, tâter directement de la vie. « Sortez, parlez aux gens, allez à des conférences… chacun connaît quelque chose que vous ignorez encore. »

Pour en savoir plus sur Luis Miguel et son projet EmpaticaVR, visitez la page de sa rencontre Consciousness Hacking (en anglais)

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